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Vers un pivot majoritaire de l’écologie ?
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Parlons Climat et l’IDDRI ont publié en juin 2025 une note commune intitulée « Vers un pivot majoritaire de l’écologie ? ». Face au discours d’un supposé « retour en arrière du mouvement écologique », les auteur·rices invitent à envisager cette levée de bouclier plutôt comme un changement de phase nécessaire pour tendre vers un portage majoritaire de ces enjeux. Dans cet article nous vous proposons une synthèse de ces travaux.
Malgré une reconnaissance croissante de l’urgence climatique, la transformation des systèmes économiques et sociaux reste lente et polarisée. C’est ce paradoxe qu’interrogent le collectif Parlons climat et l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI) dans la note « Vers un pivot majoritaire de l’écologie ? » publiée en juin 2025. Bien au-delà d’un « backlash » (retour de bâton) écologique, qui suggérerait un recul de l’opinion publique sur les transitions, les trois auteur·ices, Lucas Francou, Mathieu Saujot et Marion Bet, émettent l’hypothèse suivante : les oppositions et les clivages actuels seraient la rançon du succès d’une mobilisation réussie.
Comment passer dès lors à une stratégie majoritaire de mobilisation ? Quels sont les mécanismes qui expliquent la défiance vis-à-vis des politiques de transitions ? Comment concevoir les projets et les politiques dans un contexte de bouleversement de l’organisation de la société ? C’est à ces questions que répond la note de l’IDDRI et Parlons Climat.
Pas de backlash : l'écologie a plutôt atteint un plafond de verre
Plusieurs signaux semblent indiquer un ralentissement de la mobilisation autour des transitions. La part de climatosceptiques reste stable voire en légère hausse. Le traitement médiatique des sujets écologiques reste insatisfaisant : d’après l’Observatoire des Médias sur l’Écologie, au premier semestre 2025, seuls 5.3% du temps d’antenne a été consacré à l’écologie. Les médias laissent également entendre que l’écologie serait confrontée à un «backlash ». Pourtant le baromètre 2025 de l’ADEME indique que 25% des Français font de l’environnement un enjeu prioritaire, un niveau plus élevé qu’entre 2015 et 2018. L’importance portée à la question de l’environnement, notée par chaque individu de 1 à 10, oscille entre 7.6 et 8.1 depuis 10 ans, elle a d’ailleurs légèrement augmenté entre 2023 et 2024 (ADEME). Par ailleurs, la proportion de Français estimant que l’on parle insuffisamment du climat dans les médias est en hausse. « La préoccupation pour les enjeux écologiques, leur priorisation et le soutien à des politiques publiques de transition est en effet à un niveau historiquement haut », souligne la publication.
Si les médias parlent d’un backlash écologique, l’IDDRI et Parlons Climat estiment qu’il ne s’agit pas réellement d’un retour en arrière. Au contraire : les avancées réglementaires et la prise de conscience élevée observées aujourd’hui, ainsi que la formulation de revendications écologiques par les citoyen·nes sont le fruit d’une stratégie de mobilisation mise en place depuis plusieurs années. Une stratégie dite « minoritaire ».
Celle-ci s’appuie sur une minorité de militant·es cohérente et persistante, qui revendique une vision contestataire du récit dominant et construit délibérement un clivage pour mettre ses sujets à l’agenda politique, influencer la majorité, et transformer les normes sociales.
Toutefois, cette remise en cause du système établi a installé une forme de conflit à plusieurs niveaux de la société, inscrivant le mouvement écologique dans une phase de stagnation après des années de croissance. La note met en évidence cinq mécanismes contribuant à ce changement de phase :
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L’écologie prise pour cible : les transitions impliquent de transformer les systèmes, et peuvent alors être considérées comme une menace pour certains intérêts économiques et politiques. Ce qui a conduit à une riposte visant à discréditer le message écologique.
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La polarisation politique : au départ non-partisane, l’écologie a rapidement été identifiée comme une priorité de l’électorat de gauche, traduite par des propositions politiques polarisées. En réponse, les partis de droite ont forgé leur discours sur le dénigrement de ce sujet, accentuant ainsi les clivages.
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Un levier de distinction sociale : être «écolo» constitue une identité sociale pour les classes moyennes et supérieures. En miroir, les classes populaires qui, malgré leurs pratiques sobres et économes, n’en tirent pas le même bénéfice symbolique, rejettent cette identité «écolo».
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Le dilemme des tactiques militantes : les actions radicales ont été cruciales pour la mise à l'agenda de l’écologie, mais leur traitement médiatique renvoie une image négative, ce qui nourrit un ressentiment, notamment dans les classes populaires.
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L'effet de bulle : l’élargissement du mouvement écologiste autour de son noyaux d’origine a créé un sentiment de vase clos, ce qui limite aujourd’hui les possibilités de croissance et l’ouverture à d’autres publics
Ces mécanismes ont d’abord eu des effets positifs puisqu’ils ont permis l’émergence d’une mobilisation citoyenne et d’une politisation du sujet : « Le fait que la mouvance environnementale soit désormais une cible n’est en réalité rien d’autre que la rançon de ses succès passés, venant ainsi acter la nécessité d’une nouvelle phase », affirment les auteur·ices de la note. L’enjeu est à présent de transformer cette phase d’alerte pour dépasser les blocages. En particulier, en arrimant les enjeux écologiques aux préoccupations sociales.
Insérer l'écologie dans les préoccupations sociales : vers un nouveau « contrat social » du XXIe siècle
Avant d’identifier des pistes de solutions pour relancer la mobilisation autour de l’écologie, il faut poursuivre l’analyse des limites et élargir la focale.
La note « Vers un pivot majoritaire » s’inscrit en réalité dans un travail plus large conduit par l’IDDRI depuis 2023, intitulé « Pour un contrat écologique et social du 21e siècle ». Les crises multiples auxquelles nous devons faire face (y compris écologique) bouleversent l’organisation de la société : les transformations culturelles, sociales et politiques sont délicates à mettre en œuvre car elles questionnent les fondements du « contrat social ».
Qu’entend-on exactement par « contrat social » ? D’après l’IDDRI, « dans les pays démocratiques, les citoyens considèrent implicitement que leur relation avec l’État repose sur un contrat social » : en échange de garanties sur la sécurité et la liberté, ils et elles acceptent certaines normes sociales. Arrangements, réglementations, récits, pactes : le contrat social correspond donc à tous les éléments qui structurent notre vie commune. D’après l’IDDRI, nos sociétés occidentales (et notamment française) sont structurées par un contrat social forgé dans l’après Seconde guerre mondiale. Celui-ci repose sur quatre « pactes » qui forgent l’adhésion des citoyen·es au modèle de société : la démocratie, la consommation, le travail (solidarité) et la sécurité.

Or, les crises du XXIe siècle, et en particulier les crises environnementales, viennent percuter l’équilibre de ce pacte. Par exemple, la raréfaction des ressources et la nécessaire réduction des gaz à effets de serre exigent une réduction de nos consommations. Mais dans un monde structuré par la promesse d’une consommation illimitée pour se réaliser et construire son bien-être, les appels à plus de sobriété peuvent être vécus comme une trahison du contrat social et sont donc inaudibles.
En somme, l’écologie ne peut pas être envisagée comme une cause « à part », isolée du reste des préoccupations sociales. Les projets de transitions, lorsqu’ils ne tiennent pas compte des réalités sociales (inégalités, défiance démocratique, capacité d’action…), rendent certains choix inopérables pour de nombreux groupes sociaux, ce qui conduit à une forme de rejet.
Transformer les stratégies de mobilisation : adopter une stratégie d'influence « majoritaire »
Les stratégies de mobilisation doivent donc se renouveler en intégrant ces dimensions du contrat social. La note identifie quatre pistes de solutions qui permettent d’envisager la transition écologique comme un « processus de renégociation collectif et plus général du contrat social, incluant les enjeux écologiques ».
Agir sur les environnements
Jusqu’ici, la transition écologique s’est surtout concentrée sur les comportements individuels. Or, les choix des individus dépendent largement de leurs environnements : physique (infrastructures), socio-culturel (normes et récits), économique (prix et offres disponibles...) et cognitif (informations).
Pour être efficace, la transition doit agir sur ces environnements et non seulement sur les individus. Il ne s’agit pas de promouvoir une “prise de conscience” qui reste souvent inefficace, mais de rendre les pratiques vertueuses possibles, faciles et attractives, tout en garantissant un partage juste des changements.
La formule « quand on peut, on veut » résume cette approche : créer des conditions favorables à l’engagement et donner à chacun les moyens d’agir selon sa situation.
Donner du pouvoir d’agir
Les injonctions d’incitation à la transition écologique sont pour le moment trop uniformes et peu adaptées à un contexte de forte défiance institutionnelle. Élargir les formes de soutien, investir dans des infrastructures et services collectifs et valoriser la pluralité des formes d'engagement (solidarités de proximité, choix de métier, etc.) permettraient à chacun·e de s’engager selon sa situation. La transition sera juste si elle ouvre des marges de choix et redonne du pouvoir d'agir à chacun·e.
Proposer un nouveau récit politique
Face à cette même défiance, la mobilisation écologique doit également contribuer à produire de nouveaux récits qui répondent d’abord aux besoins primaires (emplois, logement, alimentation…), tout en intégrant l’enjeu environnemental. ll ne s’agit pas de construire un « grand récit unique, écologique et désirable » mais plutôt d’épouser les dimensions du contrat social qui comptent pour les individus (sécurité, travail, consommation, démocratie). De plus, il s'agit bien de nouveaux récits au pluriel : c'est la multiplicité, la diversité et l’interconnexion de récits qui comptent. La note « Vers un nouveau contrat social : le rôle et la place des récits » (IDDRI, 2025) explore plus en détail cette idée.
Diversifier les portes d’entrée et les messagers
Enfin, il est important de diversifier les figures qui incarnent l’écologie, afin de diversifier les portes d’entrée et de valoriser la pluralité des groupes : agriculteur·rices, habitant·es de quartiers prioritaires, acteur·rices économiques, etc. Des initiatives telles que Banlieues Climat, le Shift Project ou Église Verte illustrent cette voie. L'enjeu est d'admettre que l'écologie mute en touchant de nouveaux groupes : plus il y aura de portes d’entrée, plus elle pourra toucher de personnes.
Vers une stratégie majoritaire pour mobiliser autour de l'adaptation au changement climatique
L'adaptation ne constitue pas encore un récit commun. Comme l'écologie lors de sa phase de mise à l'agenda, elle reste majoritairement portée par des expert·es et des technicien·nes. Les savoirs locaux et les réalités de vie des habitant·es ne sont pris en compte que marginalement lors de l’élaboration des stratégies.
Identification du document
- Auteurs : IDDRI, Parlons Climat
- Date de publication : June 2025
- Taille du document : 15 p.
- Échelle géographique : Nationale
